Enseigner des valeurs universelles

Ma participation au Salon de l'humain a aussi été l'occasion de rencontrer des instituteurs, institutrice(s) et des enseignants déterminés à trouver des solutions pour mieux vivre ensemble. Cela commence peut-être par définir et enseigner des valeurs communes à tous. C'est le cas de Nicolas, instituteur depuis plus de 15 ans qui a accepté de me parler de son expérience.


Bonjour Nicolas, nous nous sommes croisés sur le Salon de l’Humain à Toulouse le 19 mars, et je suis ravie de te recevoir pour une interview. Tu es instituteur dans une école publique, en Haute Garonne. C'est bien cela ?  Oui, c’est bien cela (rires…) !

Est-ce que tu peux nous présenter rapidement ta formation et ton parcours jusqu'à aujourd'hui ?  Après mon baccalauréat, j’ai fait une licence en lettres modernes. Ensuite, je suis entré à l’IUFM.  Je suis instituteur depuis 15 ans. J’ai travaillé avec tous les niveaux de classe, et j’ai également travaillé dans des classes spécialisées.  Pour être tout à fait honnête, j’ai ressenti très vite le besoin d’aller me former ailleurs.  J’ai suivi plusieurs stages sur l’éducation, dont un stage Montessori, je me suis également intéressé à la pédagogie Freinet. J’ai été surpris d’entendre parler de respect, d’empathie, de bienveillance, et même de neurosciences dans certaines formations, alors que ces notions n’avaient pas été abordées lors de ma formation initiale. Pour moi, la formation la plus importante a été celle de Pamela Kayton, une institutrice qui a ouvert une école en Californie, qui propose une éducation permettant de développer des valeurs universelles de compassion, comme par exemple l’honnêteté, le service, la gratitude, le pardon, le courage, la joie, le respect,…

Avec quels niveaux de classe est-ce que tu travailles ?  Depuis peu, je me suis stabilisé (rires !) et je travaille avec des CE1.

As tu mis en place une pédagogie particulière au sein de ta classe ?  J’utilise quelques outils liés aux différentes formations que j’ai suivi. J’ai très rapidement mis en place l’agenda coopératif proposé sur le site de l’OCCE. C’est devenu comme un rituel avec les élèves. Depuis le mois de septembre, j’ai également intégré les valeurs universelles dans ma pédagogie, mais ce n’est pas une activité à part, j’aborde les valeurs en les intégrant au travail de la classe, soit dans une leçon de mathématiques, soit dans une leçon de sciences. On essaie toujours de mettre les choses en lien entre elles. Cela ressemble un peu à de l’éducation civique. Par contre, c’est vraiment orienté sur la compassion. C’est basé sur l’idée qu’il y a un potentiel chez l’être humain, quelque soit son âge, à développer la compassion et la coopération. Aujourd’hui c’est également corroboré par les scientifiques suite aux recherches sur le cerveau. 

As-tu senti un changement depuis que tu as intégré ces notions dans ta pédagogie ? Je ne parlerais pas de changement, car ce serait trop radical et ce n’est pas le cas. Par contre, dès qu’on aborde les notions liées à la compassion, je peux dire que j’ai une ambiance complètement différente dans la classe. Je ressens un intérêt supérieur à ce qu’ils sont en train de faire. Il y a une véritable réceptivité. Je travaille par projet, par exemple, cette année, la classe travaille sur le thème « les explorateurs ». Les élèves sont absorbés par le thème et dès qu’on travaille sur une notion liée à la compassion, l’activité n’est pas notée ou évaluée, il n’y a pas de demande de résultats, du coup, ils sont plus motivés pour participer, et je ressens moins de stress de la part des élèves. Ils sont plus détendus. A certains moments de la semaine, il n’y a pas cette relation stressante, une relation différente s’installe entre nous. En plus, il y a certains outils que je leur transmets, qu’ils réinvestissent - comme par exemple les outils de gestion de conflits - ou le vocabulaire sur la patience et le respect. Ils se les approprient.  J’évaluerai l’impact de mon travail en fin d’année avec certains parents. Je les rencontrerai en rendez-vous, je leur expliquerai ce que j’ai mis en place et je leur demanderai s’ils ont senti un changement et si cela a changé quelque chose pour leur enfant. A vrai dire, j’ai déjà eu un retour de parent qui me disait que son enfant prenait plus de plaisir à aller à l’école le matin et qu’il avait envie de faire mieux.

Quelle est ta relation avec les élèves ? A la racine de ma réflexion sur le besoin de formation, ce qui était le plus important, c’était le rôle de l’enseignant : son rôle dans l’enseignement, comment il travaille sur lui, le regard qu’il porte sur les autres, et j’ai trouvé des réponses dans cette formation avec Pamela. Moi, depuis que j’ai fait cette formation, j’ai complètement changé mon regard sur les enfants et pas que conceptuellement. J’ai changé mon regard et il est devenu plus authentique. Le fait que j’ai changé ce regard que je porte sur eux, je sens chez eux qu’ils sont très sensibles à ça…. 

Ce que tu dis me touche car c’est une des clés que j’ai mise dans l’e-book pour les enseignants... Ils sont très réceptifs. Et oui, ils ont besoin de ça, ils ont tellement besoin de sentir qu’on ne les juge pas. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas autoritaire et parfois dur avec eux, mais c’est chaque fois justifié et expliqué. Je fais très attention à ce que je ressens lorsque je leur parle, je m’écoute (mes émotions), je travaille beaucoup sur ma communication avec eux. Et je fais aussi très attention lorsque je parle aux parents. Et ça a changé beaucoup de choses. Après, je ne me considère pas comme un enseignant parfait, qui ne se met jamais en colère, qui ne gronde jamais les élèves. Ce n’est pas du tout ça ! 

Et heureusement, cela montre aussi que tu es un être humain avant d’être un instituteur… Et je fais très attention au respect entre nous. Que les choses soient claires, il faut être réaliste, ma formation initiale ne m’a pas du tout amené à m’écouter, à me faire confiance, à réfléchir sur moi. On est maintenu dans la culpabilité et le flicage. 

Ce que tu dis est vraiment important ! Vous n'êtes pas suffisamment formés. Ça commence à venir un tout petit peu, il y a quelques petites formations, ça et là, mais ça reste toujours par le biais de l’enfant. On a du mal à intégrer l’adulte dans la classe et l’enfant au même niveau, et ça, c’est une erreur. Les adultes qui veulent s’investir pour l’enfant, déjà on porte l’attention sur eux, on ne trouve pas ça normal. C’est incohérent !

Comment vis tu ton travail au quotidien ?  Personnellement, j’ai du mal à y aller parce que je ne fais pas que ça. S’il n’y avait que l’enseignement et la relation à l’élève, ce serait génial. Mais être instituteur aujourd’hui, ce n’est pas que ça. Il y a un certain nombre d’interférences qui viennent perturber. Je ne veux pas être alarmiste, c’est un travail qui me plaît, mais de plus en plus, je trouve qu’il y a des interférences qui peuvent nuire à la qualité de mon travail. 

Qu’est ce que tu appelles des interférences ?  Je parle par exemple des changements de réformes permanents, la pression des parents, l’obligation maintenant de travailler avec les mairies et de faire des projets communs, la baisse des conditions de travail à l’Éducation Nationale, je pense aux baisses de salaires entre autres, en fait la condition d’enseignant se dégrade, et ça c’est quand même une réalité. On nous parle souvent de vocation, c’est vrai, mais c’est aussi un travail ! Tu vois, dans ma carrière, ce qui m’a le moins nuit, ça a toujours été les élèves. Et quand je discute avec mes collègues, le point central avec lequel ils ont le moins de problèmes, ce sont les élèves. Parce que quand tu as un problème avec un élève, tu peux chercher une solution, tu es aussi là pour ça. 

Quelle relation entretiens-tu avec les parents d'élèves ?  La relation est assez bonne car j’essaye d’être à leur écoute. J’ai remarqué que plus je travaille sur les valeurs avec les élèves, et moins j’ai de problème avec les parents, ça c’est sûr. Ce que je remarque, c’est que les parents ne sont pas bloqués sur telle ou telle pédagogie. Ils regardent comment leur enfant vit la classe, et après ils ne sont pas contre. Je trouve qu’ils se posent pas mal de questions. 

Est-ce que la pédagogie que tu pratiques au sein de ta classe créé une relation difficile avec tes collègues ? Non, et ils s’y intéressent. En fait, j’ai remarqué qu’ils s’y intéressent à partir du moment où on n’est pas en train de les forcer. Plus je leur présente ce que je fais comme une expérience, et plus mes collègues s’y intéressent. Ils sont en recherche. Si on les force à changer, là, ils se braquent. Personne ne m’a envoyé promené lorsque j’ai partagé des choses avec eux, je crois que c’est parce que j’ai un regard de coopération plus que de concurrence. 


Es-tu confronté à des difficultés que tu n'arrives pas à régler dans ta classe ou avec tes collègues ?  Là, c’est plutôt la lourdeur du système en général, la diversion permanente, c’est un métier où on ne s’est jamais posé, on subit des réformes tous les deux ans, à chaque fois, cela créé du conflit, certains sont pour, d’autres sont contre, tout le monde s’excite, mais on ne travaille jamais sur le fond de la question. On n’est pas focalisé, on manque de prise de conscience. Il faut vraiment essayer de changer, parce que, lorsqu’on change de regard, ça marche. Ça ne marche peut-être pas tout le temps, mais en tout cas, j’ai une autre relation avec les parents. Je suis à leur écoute, mais je sais aussi leur mettre des limites lorsque c’est nécessaire. Et les élèves ont l’air heureux d’être en classe. 

Merci Nicolas, pour ta disponibilité et ton authenticité....

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